Co-traitement pour le HVO et le SAF : pourquoi le potentiel n’est-il pas maximisé ?

Co-traitement pour le HVO et le SAF


Alors que la prime HVO a doublé en un an et que les capacités de production peinent à suivre la demande, le coprocessing reste massivement sous-exploité en Europe. Greenea et Tracfic analysent les freins structurels qui limitent cette solution pourtant immédiatement mobilisable.

Par l’équipe Greenea & Tracfic · Mai 2026


CHIFFRES CLÉS

×2 1,5 Mt5 % 0,3 %
Prime HVO/gasoil en 1 an (700→1 400 €/m³)Capacité coprocessing EU utilisée aujourd’huiPotentiel théorique max des raffineries EUCapacité effectivement mobilisée actuellement

1. Un marché sous tension : le diagnostic

Le prix du HVO dans l’Union européenne est en hausse, et la prime par rapport au gasoil a presque doublé en un an, passant d’environ 700 €/m³ à près de 1 400 €/m³. À cela s’ajoute une marge proche de 600 €/m³ attendue chez les acteurs majeurs de la production HVO d’ici la fin du premier trimestre 2026, alors même que le coût des matières premières n’a pas évolué. Ce signal est sans ambiguïté : la hausse des prix provient principalement d’un problème d’offre, pas de demande.

Cette situation s’explique par deux facteurs concomitants : le retard de nombreux projets dans l’Union européenne d’une part, et l’instauration de droits de douane dans certaines régions exportatrices comme la Chine, qui excluent de facto une partie des capacités du marché. L’Union européenne doit donc augmenter ses capacités de production de HVO pour réduire la pression sur les prix et le coprocessing est la solution la plus rapide à activer.

2. Le coprocessing en Europe : un potentiel théorique immense, une réalité décevante

L’Union européenne dispose d’environ 600 millions de tonnes de capacité de raffinage de pétrole brut. Il est généralement admis que 5 % de cette capacité pourrait être utilisée pour le coprocessing, soit environ 30 millions de tonnes largement suffisant pour couvrir un marché estimé à 5 millions de tonnes en 2025.

La réalité est bien différente : 

CAPACITÉS DE COPROCESSING EU ÉTAT DES LIEUX ET POTENTIEL

IndicateurAujourd’huiProjection 5 ansPotentiel max
Capacité raffinage brut EU~600 Mt~600 Mt~600 Mt
Capacité coprocessing théorique (5 %)~30 Mt~30 Mt~30 Mt
Capacité coprocessing effective1,5 Mt (0,3 %)~2 Mt30 Mt
Raffineries EU pratiquant le coprocessing~1/3n.c.Toutes

Aujourd’hui, seulement 1,5 million de tonnes de cette capacité est effectivement utilisée, avec des projections atteignant à peine 2 millions de tonnes dans les cinq prochaines années soit 0,3 % du potentiel théorique. De plus, seulement un tiers des raffineries européennes pratique le coprocessing, ce qui signifie que celles qui y ont recours n’exploitent qu’environ 1 % de leur capacité, loin des 5 % possibles.

3. Les freins structurels : pourquoi les raffineries n’accélèrent-elles pas ?

SYNTHÈSE DES FREINS AU COPROCESSING EN EUROPE

FreinDescriptionNature
Aversion au risquePerception du coprocessing comme risque d’arrêt d’unité critique. Exigences qualité irréalistes (métaux, phosphore, soufre < 5 ppm).Technique
HydrogèneAdaptation technique requise + hausse significative de la consommation d’H₂ en passant de 1 % à 5 % de biocomposants.Technique
PrétraitementManque de capacités externalisées. Spécifications déconnectées des réalités du marché, conduisant à des investissements inefficaces.Technique/Éco.
Conformité durabilitéAnalyse C14 encore un goulot d’étranglement malgré les simplifications en cours via ISCC et actes délégués EU.Réglementaire
Logistique & tradingPeu d’équipes pétrolières spécialisées en matières premières biosourcées. Freins logistiques en Europe centrale.Opérationnel
Contraintes admin. & sécuritéIntroduction de déchets ou graisses animales sur sites pétroliers : exigences réglementaires et sécurité supplémentaires.Administratif

Aversion au risque

Le coprocessing est encore perçu comme un risque pouvant entraîner l’arrêt d’unités critiques. Cela pousse les exploitants à imposer des contraintes irréalistes sur les matières premières, notamment des exigences de qualité très élevées (métaux, phosphore, chlore, soufre < 5 ppm) difficiles à atteindre à grande échelle. Certaines raffineries vont jusqu’à utiliser directement du biodiesel (FAME) pour contourner ces contraintes.

L’hydrogène comme facteur limitant

Toutes les raffineries ne sont pas équipées pour traiter des matières premières biosourcées. Le coprocessing nécessite souvent des adaptations techniques et une consommation accrue d’hydrogène. Passer de 1 % à 5 % de matières premières biosourcées peut entraîner une augmentation significative des besoins en H₂.

Incertitudes sur le prétraitement

Le manque de capacités de prétraitement soulève des questions structurelles : faut-il externaliser (OPEX) ou investir (CAPEX) ? De plus, les spécifications imposées par les équipes d’ingénierie ne reflètent pas toujours les réalités du marché, ce qui peut conduire à des investissements inefficaces et pénaliser les rendements globaux.

Contraintes de durabilité et conformité

La conformité, notamment via l’analyse C14, reste un goulot d’étranglement, même si des évolutions réglementaires sont en cours au niveau européen via des actes délégués et des schémas comme l’ISCC.

Logistique et trading des matières premières

Toutes les compagnies pétrolières ne disposent pas d’équipes spécialisées dans les matières premières biosourcées. Dans certaines régions, notamment en Europe centrale, la logistique constitue un frein réel, ce qui explique la concentration des unités de coprocessing près des hubs d’import-export (Espagne, ARA, Italie).

Contraintes administratives et de sécurité

L’introduction de déchets, résidus ou graisses animales sur des sites pétroliers implique des exigences supplémentaires en matière de réglementation, de sécurité et de gestion des risques.

4. Deux leviers de croissance, deux niveaux de difficulté

La croissance du coprocessing peut emprunter deux voies complémentaires :

  1. Augmenter le nombre de raffineries pratiquant le coprocessing
  2. Augmenter la part de biocomposants dans les raffineries existantes (de 1 % à 5 %)

La partie « facile » : démarrer pour les raffineries inactives

Pour les raffineries qui n’ont pas encore d’activité de coprocessing, le premier pas est accessible : incorporer une proportion faible de matière biologique (0,5 % à 1 %) sans compromettre significativement l’activité fossile. Cela représente 50 à 100 kt de capacité bio par site, et nécessite avant tout une montée en compétence sur le marché des matières premières, des tests en laboratoire, et une gestion adaptée de la logistique et de la conformité.

Certaines raffineries pourraient également attendre des évolutions réglementaires sur les matières premières locales (colza, tournesol bas carbone) qui pourraient redevenir éligibles dans le cadre de RED.

La partie « difficile » : passer de 1 % à 5 %

Le véritable enjeu est de monter à l’échelle de manière continue, en évitant une production irrégulière. Cela implique :

  • Un renforcement fort du sourcing (équipes globales, contrats d’approvisionnement, acquisitions)
  • Le développement ou la sécurisation de capacités de prétraitement (notamment en Espagne, ARA, Italie) et l’adaptation des unités (hydrogène)
  • L’acceptation éventuelle de matières premières de 1ère génération pour équilibrer qualité et disponibilité

5. Un potentiel encore sous-exploité et des enjeux distincts selon les usages

En Europe comme à l’échelle mondiale, le coprocessing reste sous-valorisé malgré son fort potentiel. Il pourrait réduire la pression sur les prix du HVO, diminuer les émissions des raffineries et limiter les risques de surcapacité à long terme.

Dans le secteur routier, son rôle reste limité car le HVO est de plus en plus distribué en HVO100, c’est-à-dire en pur. En revanche, dans l’aviation, le biokérosène ne peut pas être utilisé seul : le coprocessing y est donc indispensable pour produire du SAF à grande échelle.

À court terme, le coprocessing permet d’augmenter les marges des raffineries dans un contexte de contrainte d’offre. À long terme, il prolonge la durée de vie des actifs fossiles tout en réduisant leur empreinte carbone. Enfin, contrairement à la construction d’une unité HVO dédiée, exposée aux incertitudes d’approvisionnement en matières premières, le coprocessing bénéficie d’une flexibilité naturelle : la raffinerie peut toujours revenir aux matières premières fossiles si nécessaire.